Juré n°2, le troublant film de procès de Clint Eastwood
- Adrien Corbeel
- 29 oct. 2024
- 3 min de lecture

Innocent. Un homme doux. Normal. Presque inoffensif. Ce sont les premiers mots qui viennent à l'esprit devant Justin Kemp, le protagoniste de Juré n°2, incarné dans toute sa gentille discrétion par Nicholas Hoult. De ses gestes tendres à l'égard de son épouse enceinte à ses attentions banales mais bienveillantes pour de parfait·es inconnu·es, il dégage l’impression d'une personne qui, à sa petite échelle, cherche à exister positivement dans le monde. Pas un héros, mais quelqu'un dont les actions sont définies par l'image qu'il a de lui-même. Image qui sans surprise ne dure pas. Dans les rôles de Hoult, comme dans la filmographie d'Eastwood, il n'y a rien de tel qu'un homme simplement bon.
Le twist est à la fois absurde et captivant : convoqué comme juré d'un procès pour meurtre, notre protagoniste découvre à son horrible surprise qu'il est lui-même à l'origine de la mort accidentelle de la victime. Entre se taire, et condamner un innocent, ou avouer, et détruire sa propre vie et celle de sa famille en devenir, il tente une troisième voie : convaincre les autres membres du jury que l'accusé n'est pas coupable. Le voilà, à l'image du personnage d'Henry Fonda dans 12 hommes en colère, défendant devant quelques jurés impatients l'importance de la présomption d'innocence. Extrapolant et détournant le film de Sidney Lumet (au point de lui adresser des clins d'œil un peu trop prononcés), Juré n°2 creuse son récit dans d'improbables, mais souvent passionnantes directions.

Néanmoins, ce sont les ramifications morales, plus que le développement de l’intrigue policière, qui captive notre attention. Avec son personnage affable et futur papa, avec lequel on peut facilement s'identifier et surtout compatir, Juré n°2 prend un malin plaisir à interroger nos idées de vérité et de justice, et à les pousser dans leurs retranchements. Sous peu, on se surprend à se sentir complice de ses agissements, au nom d'une innocence qui n'en a plus que l'apparence. Le long-métrage, derrière ses atours ronflants de film de procès, parvient même à nous salir un peu. Et ce ne sont pas les valeurs politiques d'Eastwood qui simplifient les choses. Conservateur attaché aux armes à feu mais défendant des valeurs souvent étonnamment progressistes, le réalisateur de Bird et American Sniper n'est pas évident à épingler, ni dans ses engagements, et encore moins dans ses créations cinématographiques. Juré n°2 n'y échappe pas : dans une même scène, le film parvient à la fois à critiquer la police, tout en caractérisant fort maladroitement deux de ses rares personnages noirs. De la blanchité (à tous les niveaux) du personnage de Hoult aux questions de féminicides et d'abus sur les femmes, le film donne du grain à moudre à ceux et celles qui chercheront à analyser son film, mais leur refuse une interprétation claire et définitive.
Si comme annoncé, Juré n°2 est effectivement la dernière réalisation d'Eastwood, c'est un adieu assez réussi. Comme les précédents productions du cinéaste, c'est un long-métrage mis en scène avec plus d'efficacité que de flair, qui fonctionne par la maîtrise de ses technicien·nes plutôt que par ses audaces formelles. C'est un film qui n'est pas exempt de défauts (on pourra lui reprocher un manque d'harmonie dans ses performances, quelques dialogues poussifs, etc.), mais qui les transcende par son dynamisme narratif. Mais c'est surtout un point final à l'image de son auteur : troublant et passionnant dans ses contradictions.